Une table ronde du Groupe de recherche sur l’avènement et la formation des identités médiatiques (GRAFIM)

Une table ronde du Groupe de recherche sur l’avènement et la formation des identités médiatiques (GRAFIM)

La réalité postpandémique sera médiale : Sur quelques révélations au temps du confinement

 

Le 14 mars 2020, le mag­a­zine français Le Point annonce en primeur l’annulation de la 73e édi­tion du Fes­ti­val de Cannes. En rai­son de la pandémie mon­di­ale de la COVID-19, le comité d’administration opte pour la pru­dence en se con­for­mant aux nou­velles restric­tions san­i­taires. Une déci­sion majeure, qui présage une suite des choses tumultueuse pour l’ensemble de l’industrie ciné­matographique. Le lende­main, le Pre­mier Min­istre du Québec François Legault ordonne la fer­me­ture des salles de pro­jec­tion à la grandeur de la Belle Province. Pour repren­dre les ter­mes du chef d’État, le ciné­ma – ou plus pré­cisé­ment, le ciné­ma à titre d’expérience publique – est alors « mis en pause ». 

            L’ampleur de cette crise mon­di­ale va oblig­er dif­férentes sphères de notre société à s’adapter à une sit­u­a­tion inédite. Du côté du ciné­ma, les con­séquences de la pandémie se mesurent sur le plan de la pro­duc­tion, de la dif­fu­sion et des tech­nolo­gies. Les com­mu­nautés cinéphiles sont égale­ment amenées à réé­val­uer leur rap­port à l’image filmique. Sans sur­prise, les plate­formes de stream­ing comme Net­flix et Dis­ney+ gag­nent en pop­u­lar­ité, au point d’accueillir des block­busters dont la sor­tie était ini­tiale­ment prévue en salles. Un nom­bre gran­dis­sant de spec­ta­tri­ces et de spec­ta­teurs se tour­nent vers des logi­ciels de vidéo­con­férence comme Zoom afin de renouer avec la dynamique d’un vision­nement de groupe. Après avoir été mis en pause, les tour­nages des grands stu­dios repren­nent en se pli­ant à un pro­to­cole strict. Des artistes font égale­ment acte de débrouil­lardise, en inté­grant l’actualité du moment dans leur proces­sus créatif pour sign­er des œuvres que l’on a tôt fait de nom­mer « covidiennes ». 

            Si ces démarch­es attes­tent de l’indéniable per­sis­tance du ciné­ma, elles sont présen­tées comme tem­po­raires. Com­muné­ment appelée « le monde d’après », l’étape suiv­ante n’en demeure toute­fois pas moins floue. Face à un avenir incer­tain, le temps est à la réflex­ion, pour ne pas dire à la spécu­la­tion. D’où l’initiative d’interroger les mem­bres du Groupe de recherche sur l’avènement et la for­ma­tion des iden­tités médi­a­tiques (GRAFIM) sur divers enjeux en lien avec la pandémie. Une occa­sion toute désignée pour abor­der leurs objets de recherche respec­tifs ain­si que la dimen­sion péd­a­gogique de leur enseigne­ment du ciné­ma[1].

Simon Laper­rière et Alice Michaud Lapointe

Par­tic­i­pa­tion GRAFIM Organ­i­sa­tion et édition
André Habib (UdeM ; mem­bre régulier)
André Gau­dreault (UdeM ; mem­bre régulier)
Mar­ta Boni (UdeM ; mem­bre régulier)
Philippe Mar­i­on (U. catholique de Lou­vain ; collaborateur)
Richard Bégin (UdeM ; mem­bre régulier)
Alice Michaud-Lapointe (UdeM ; aux­il­i­aire de recherche)
Simon Laper­rière (UdeM ; aux­il­i­aire de recherche)
Thomas-Car­ri­er Lafleur (UdeM ; coordonnateur)
Nyas­sa Mun­y­onge (UdeM ; transcription)
Anne Lévesque (UdeM ; mise en page)

 

 

André Habib : J’aimerais lancer le bal en soulig­nant la diver­si­fi­ca­tion de l’offre écranique et médi­a­tique de laque­lle nous béné­fi­cions actuelle­ment en rai­son de la COVID-19. Les fes­ti­vals, tout comme les ciné­math­èques, ont accéléré un proces­sus qui était sans doute déjà en marche. Je ne crois pas qu’un fes­ti­val qui offre des for­faits « en ligne » voit sa vente de bil­lets baiss­er rad­i­cale­ment. Les salles d’art et essai qui pro­poseraient les deux modal­ités (vision­nement en ligne et en salles) pour­raient trou­ver leur compte. On pour­rait se retrou­ver finale­ment dans une sit­u­a­tion idéale, celle de capter des films dans des fes­ti­vals étrangers que l’on se ronge les doigts de ne pou­voir fréquenter, tout en investis­sant mas­sive­ment les fes­ti­vals, les salles locales et les salles de quarti­er. Avoir tout le ciné­ma à portée de main, sur un petit écran, n’empêche pas que le ciné­ma puisse être con­sid­éré comme un « spec­ta­cle vivant », et réelle­ment vivant en salles (de même que la musique enreg­istrée n’a pas ren­du obsolète le con­cert). Nous avons organ­isé par exem­ple cet été deux pro­jec­tions extérieures de films expéri­men­taux et doc­u­men­taires[2].


Pro­logue (Has­san Julien Chehouri, Liban, 2019)

Cha­cun de ces événe­ments a attiré près de 250 per­son­nes, qui n’avaient, pour l’essentiel, aucune idée de ce qu’ils venaient voir. Le fait de savoir que des films allaient être pro­jetés à l’extérieur a suf­fi. On peut aus­si par­ler du regain d’intérêt (même s’il s’agit d’un épiphénomène dont on peut douter qu’il puisse dur­er) pour les dri­ve-in. Et pourquoi pas ? Encore une fois, le ciné­ma a une assez longue his­toire, et a été suff­isam­ment de choses, pour ne pas se réduire soudaine­ment à une seule (un vision­nement en mode stream­ing).

Philippe Mar­i­on : Il me sem­ble en effet qu’on peut pos­er la ques­tion de ce qui a été révélé par le con­fine­ment, soit l’idée que le ciné­ma, dont on a per­du la trace en salles, est perçu mal­gré tout comme un art vivant. Un art vivant, c’est-à-dire qu’il y a une séance avec un pub­lic de gens anonymes qui sont ensem­ble, qui réagis­sent aux mêmes straté­gies filmiques, ce qui est d’ailleurs l’un des critères anciens d’une cer­taine forme de cinéphilie. Tout à coup, on s’est aperçu que le ciné­ma était aus­si un art vivant, donc, on a revendiqué – en tout cas chez nous, en Bel­gique – la réou­ver­ture des salles. Il y a eu des dis­cours du type : « Les salles, c’est impor­tant parce que ça atteste et ça crédi­bilise le ciné­ma comme art de spec­ta­cle, art vivant, avec les bon­bons, le pop­corn, etc. » Or, par­al­lèle­ment à ça, ici, il y a eu des pro­fes­sion­nels du spec­ta­cle qui se sont dit : « D’accord, on est sol­idaires avec le ciné­ma, mais le ciné­ma, ce n’est pas comme le théâtre. On est sûrs, pour le théâtre, pour les con­certs, que les gens vont revenir parce que c’est trop inhérent à l’âme même de ces arts ».


La face cachée de la Lune (Robert Lep­age, Québec, 2021)

Un théâtre sans spec­ta­cle, c’est dif­fi­cile ; lire une pièce de théâtre, cela devient une autre expéri­ence. Par con­séquent, le milieu pro­fes­sion­nel est per­suadé que les spec­ta­cles devant pub­lic sont voués à revenir. Rien n’est moins sûr pour la salle de pro­jec­tion, ses spec­ta­teurs ayant dévelop­pé de nou­velles habi­tudes de vision­nement qui s’en dis­so­cient. Il y a ain­si un fac­teur d’incertitude impor­tant face aux retrou­vailles annon­cées des salles.
André Habib : Comme tu le dis Philippe, est-ce que les retrou­vailles annon­cées avec la salle vont avoir lieu ou non ? Ce que l’on sait his­torique­ment, c’est que le disque n’a pas tué le con­cert. La mort du ciné­ma est sans cesse dans une logique d’atermoiement illim­itée. On est tou­jours « sur le bord de ». Ce qui m’apparaît intéres­sant dans ce que tu dis, c’est l’idée qu’on ait redé­cou­vert, voire décou­vert, que le ciné­ma puisse être conçu comme un art vivant. Ça me sem­ble extrême­ment intéres­sant. J’ai eu des expéri­ences stim­u­lantes de fes­ti­vals en ligne, notam­ment à Por­de­none pour le Gior­nate del cin­e­ma muto[3].

Ce fes­ti­val avait une for­mule bril­lante : le film était disponible durant un laps de temps très bref, tu avais une fenêtre de plus ou moins 24 heures, voire 18 heures, peut-être même 12 heures, pour voir ton film. Et quand tu arrivais, tu choi­sis­sais une place virtuelle, évidem­ment, dans la salle, et tu avais le vague sen­ti­ment de ne pas être là parce que l’on sait bien que l’on n’est pas en train de boire un Spritz en sor­tant d’un film muet ! Mais il y avait à la fois le côté presque direct de ce moment priv­ilégié, et quand tu arrivais, tu pou­vais voir le nom­bre de per­son­nes dans des places virtuelles qui étaient là. On ressen­tait donc une espèce de sen­ti­ment de « présence à dis­tance ». Et ça, je pense qu’en effet c’est une des choses que les théâtres vont ten­ter de récupér­er. Oui, oui, on veut réou­vrir, mais en même temps, si l’on peut offrir nos spec­ta­cles en Abitibi ou à Chicouti­mi ou de l’autre côté de l’Atlantique, pourquoi pas ? Là, j’ai pris trois places pour aller voir un film au ciné­ma Beaubi­en cet après-midi avec mes filles et je me rends compte qu’en fait, on retourne au ciné­ma, mais on n’y retourne pas de la même manière. D’une part, il faut que tu réserves tes places. Elles sont assignées, dis­tan­ciées, ce qui n’était pas le cas avant. Il y a là quelque chose qui me rap­pelle les pre­miers chré­tiens qui pri­aient à leurs risques et périls dans les catacombes.

André Gau­dreault : Il y aurait, je crois, une gra­da­tion à faire, entre arts « très vivants », arts « pas vivants », puis arts « un peu » vivants. C’est sûr qu’il y a quelque chose de l’art vivant dans le ciné­ma, ne serait-ce que parce que voir un film, c’est par­ticiper à un spec­ta­cle qui donne l’illusion d’être réelle­ment devant nous. Il y a une vibra­tion com­mune, un moment « céré­mo­ni­al », qui n’est pas présent quand tu regardes un film sur une plate­forme. En même temps, la con­som­ma­tion entre guillemets ou le cov­i­sion­nement plutôt arti­fi­ciel – comme celui de Por­de­none qu’André H. a men­tion­né… D’accord, il y a cov­i­sion­nement, mais j’ai envie de dire que dans la gra­da­tion, c’est un peu comme le cov­i­sion­nement Net­flix et cie. C’est comme s’il y avait le vrai spec­ta­cle vivant, le spec­ta­cle « mort » mais avec des vivants dans la salle, puis le spec­ta­cle vivant en apparence. Je pense que ça vaut la peine de se pos­er des ques­tions sur ces gra­da­tions-là. Le mot « mort » m’intéresse beau­coup. Philippe et moi, on a finale­ment nom­mé notre livre en 2013 La fin du ciné­ma ? Un média en crise à l’ère du numérique, mais l’un des titres poten­tiels était La mort du ciné­ma.

On a dit en 2013 que le ciné­ma n’est pas mort, et qu’il n’allait pas mourir, qu’il exis­tera tou­jours quelque chose qui s’appelle « ciné­ma », mais que ce ne sera pas néces­saire­ment le ciné­ma. Une idée de ciné­ma, une idée du ciné­ma, une idée de ce qu’est le ciné­ma serait bel et bien morte. Nous ne croyons pas vrai­ment, pour notre part, que la salle obscure sera éradiquée de la sur­face de la Terre. Une chose qui est en train de mourir, c’est la fameuse chronolo­gie des médias, parce que ça devient main­tenant de la syn­chronie des médias. Il faut que le ciné­ma s’ouvre, devi­enne plus inclusif et intè­gre plus large­ment les médias.

Mar­ta Boni : Je trou­ve aus­si très per­ti­nentes ces ques­tions au sujet du spec­ta­cle vivant et de la salle comme expéri­ence et céré­monie. C’est claire­ment une con­struc­tion dis­cur­sive dans laque­lle les ques­tions de la ges­tion de l’ouverture des salles entrent aus­si. La pandémie comme un nou­v­el état de l’incertitude m’apparaît une piste intéres­sante. La péri­ode actuelle est celle de la crise des enjeux de la com­mu­nauté et de la socia­bil­ité, tra­di­tion­nelle­ment inscrits dans l’expérience du ciné­ma et des médias. Mais par rap­port à l’expérience de la salle, on a par­lé de céré­monie, on a par­lé d’événements. Je trou­ve aus­si très intéres­sant de voir la nos­tal­gie – André H. pour­ra en par­ler mieux que moi – comme ressource face à l’incertitude, dans le fait de retrou­ver l’expérience de la salle, de récupér­er la com­mu­nauté, sur le plan sym­bol­ique, même si c’est une récupéra­tion extrême­ment bricolée, que ce soit par Zoom, le Net­flix Par­ty ou ces plug-ins (comme Telepar­ty pour Google Chrome) qui per­me­t­tent de regarder ensem­ble et de com­menter à côté d’un écran où défi­lent les images.

C’est arti­sanal, mais sur le plan sym­bol­ique, c’est une façon de retrou­ver quelque chose de nos­tal­gique qui, face à l’incertitude, nous aide, en plus de nous per­me­t­tre de gér­er les enfants à l’époque d’une semaine de relâche ou des con­gés oblig­és. On recherche des formes qui repro­duisent ou qui remé­di­ent la dimen­sion com­mu­nau­taire. Donc, oui, on pour­rait se deman­der : « Mais pourquoi encore aller voir des films ? », alors que l’on peut les voir chez nous sur Zoom. Il y a évidem­ment cette idée de rup­ture d’un flux que rend pos­si­ble le fait de bouger, même si l’on n’a pas le pop­corn ! C’est quelque chose qui revient à la fois pour les exploitants pour des raisons économiques, mais aus­si pour le public.

Nous assis­tons égale­ment au retour de cer­taines trans­mis­sions en direct, qu’il s’agisse du « vrai » direct (l’émission dif­fusée au moment de sa cap­ta­tion) ou des émis­sions livrées sur les plate­formes avec une cadence quo­ti­di­enne et qui échap­pent à la logique de vit­rine du stream­ing, don­nant un ren­dez-vous aux publics. Ces exem­ples ren­for­cent le sens d’une appar­te­nance, le sen­ti­ment de faire par­tie d’un pub­lic, voire la charge rit­uelle du vision­nement (qui peut avoir une fonc­tion de mar­queur d’appartenance citoyenne que nous avons vu avec la dif­fu­sion des points de presse du gou­verne­ment). Dans ce sens, le besoin du rit­uel ne se perd pas, il est même ren­for­cé, dans le besoin des publics de s’informer, mais aus­si de lut­ter con­tre le « Fear of Miss­ing Out » et de « pro­gram­mer » leur journée. Je pense aux Gold­en Globes qui ont eu lieu récem­ment. Le fait de vouloir se réu­nir, même si l’événement n’a pas lieu de la manière tra­di­tion­nelle, est par­lant. Les vedettes inter­vi­en­nent par Zoom, mais on retrou­ve néan­moins ce moment qui sort de l’ordinaire et qui mar­que un jalon de la vie, de l’industrie ciné­matographique. Donc ces événe­ments-là brisent une con­ti­nu­ité et aident un petit peu à répar­er un sen­ti­ment d’être per­du face à l’inconnu.


La céré­monie des Gold­en Globes en 2021

André Habib : Sur une autre note, je me demande si l’on n’entre pas de plus en plus dans une logique du « locatif », dans le sens qu’on loue sans pos­séder. Mais encore une fois, la dimen­sion matérielle d’un disque externe est sujette à cau­tion. Se con­stru­ire une col­lec­tion physique représente un geste qui a été rem­placé par tous ces sys­tèmes où, en fait, on loue un ser­vice qui donne accès à une masse, à une archive, qui elle-même est extrême­ment volatile. On pour­rait penser que ce qui est sur Net­flix va dur­er éter­nelle­ment. Mais si l’on recherche un film vu il y a de ça trois ou qua­tre ans sur Net­flix, il y a d’excellentes chances qu’il ne s’y retrou­ve plus, et c’est pareil pour ce que l’on a acheté sur iTunes. On se rend compte au bout d’un cer­tain temps que ces choses dis­parais­sent parce qu’elles ne sont là que pour un temps. Il y a quelque chose là de l’évolution sub­tile des médias. En cela, on recule à une époque où pos­séder un film était moins une pri­or­ité que l’idée d’aller à ton ciné­ma du coin voir le film de la semaine, que tu oublies aus­si, et que tu ne peux même pas penser pos­séder physiquement.

Mar­ta Boni : Si l’on pense à la col­lec­tion comme une trace du choix et du goût d’un indi­vidu, il ne faut pas oubli­er que l’époque actuelle est celle des algo­rithmes et des choix qui s’inscrivent dans le sys­tème qui nous entoure. Et ça, les spec­ta­teurs et les spec­ta­tri­ces en tien­nent compte. Le pub­lic d’aujourd’hui sait qu’une plate­forme comme Net­flix lui sug­gère des films ou des pro­duits en lien avec leurs intérêts. Cette famil­iar­ité avec une dynamique marchande est à pren­dre en compte lorsqu’on con­sid­ère les ques­tions de l’impact et du goût. Il s’agit, à mon avis, d’un élé­ment de la cinéphilie ou de la sériephilie con­tem­po­raine, ou tout sim­ple­ment de la con­som­ma­tion, dans un cadre cap­i­tal­iste, évidem­ment, où l’on a l’illusion d’avoir beau­coup de choix.

Richard Bégin : Il sem­blerait donc que la pandémie a un pou­voir non pas de trans­for­ma­tion, mais de révéla­tion. Ça révèle des points forts, des points faibles, des occa­sions nou­velles qui sont pos­si­bles, mais qui exis­taient déjà en puis­sance. Ça révèle aus­si des expéri­ences que l’on fai­sait à l’époque, mais dans le con­fort et l’indifférence. On oubli­ait l’art vivant, par exem­ple, que men­tion­nait Philippe. Je pense que c’est comme ça aus­si que l’on doit ques­tion­ner de manière beau­coup plus pos­i­tive les effets et les impacts de la pandémie. La crise san­i­taire ne trans­forme pas le ciné­ma, mais elle a ce pou­voir de révéler quelque chose de l’économie générale du ciné­ma au niveau de la pro­duc­tion et évidem­ment au niveau de la con­som­ma­tion, de la dif­fu­sion, qui a ses aspects négat­ifs et posi­tifs. Mais de manière générale, c’est posi­tif, ça éveille quelque chose ! La pandémie va avoir révélé quelque chose d’incroyable avec la pos­si­bil­ité que l’on a, comme le dis­ait André G., de pou­voir vision­ner rapi­de­ment des films, des œuvres aux­quelles on n’aurait pas eu accès autrement. Mais en même temps, elle a aus­si réveil­lé l’existence de cette expéri­ence ciné­matographique en salle que l’on n’a plus comme avant.

Philippe Mar­i­on : On pour­rait même par­ler, je crois, d’un dou­ble mou­ve­ment sous l’effet de la pandémie. D’une part, en dis­tantiel, on peut rejouer un effet de rit­uel, comme André H. l’avait sig­nalé à pro­pos de Por­de­none. On essaie de restituer quelque chose du tout, de la réal­ité, de la légitim­ité, de temps priv­ilégié. D’un autre côté, on a un mou­ve­ment qua­si­ment inverse qui fait que lorsqu’on va au ciné­ma en temps de pandémie, on nous sabor­de notre rit­uel : il faut pren­dre les dis­tances, met­tre les masques. Nous sem­blons être passés sous la modal­ité du cov­i­sion­nement et non plus de la coprésence.

Je crois que le cov­i­sion­nement est un élé­ment com­mun entre le dis­tantiel et le présen­tiel. Il sem­ble y avoir quelque chose de très impor­tant qui se joue dans notre rap­port aux médias visuels, audio­vi­suels, à tra­vers cette idée de cov­i­sion­nement. Avec la pandémie, il appa­raît d’ailleurs que nous, uni­ver­si­taires, avons plus que jamais le luxe de spéculer. Il est rare que nous assum­ions à ce point le fait de ne pas savoir, que for­cé­ment la suite des choses nous échappe.

Richard Bégin : Au début de la pandémie, oui, on spécu­lait beau­coup, sans doute en courant le risque d’énoncer quelques naïvetés. Une bombe n’a pas le même impact si elle explose au milieu d’un champ de patates ou si elle explose dans la place cen­trale d’une ville den­sé­ment peu­plée. La pandémie est une bombe dont on ne pou­vait imag­in­er l’impact à l’aune des dif­férents dis­posi­tifs d’adaptation. Je pense que l’on com­mence main­tenant à avoir un recul qui nous per­met d’avoir une idée plus claire. C’est le cas de la dis­cus­sion que nous avons actuelle­ment autour des pou­voirs révéla­teurs de la pandémie. Les impacts de la pandémie n’ont pas été les mêmes pour les cinéastes, les pro­duc­tri­ces et les pro­duc­teurs, les scé­nar­istes, le pub­lic, le milieu de la dis­tri­b­u­tion, les cri­tiques, la com­mu­nauté étu­di­ante, ou le corps pro­fes­so­ral. Nous, évidem­ment, du point de vue de la réflex­ion uni­ver­si­taire, on a ce luxe de ne pas subir beau­coup d’impacts. Il y en a eus, car on est oblig­és de don­ner nos cours sur Zoom, mais c’est un moin­dre mal com­par­a­tive­ment à ce que d’autres per­son­nes, d’autres milieux, vivent. Donc oui, c’est un luxe, effec­tive­ment, que l’on a de pou­voir spéculer, puis de juste­ment réfléchir à ce que per­met de révéler la pandémie.

André Habib : Sur le plan spécu­latif, il est intéres­sant de se sou­venir que la pandémie n’était vieille que de quelques mois et que plusieurs livres sur le sujet com­mençaient déjà à paraître. Je pense aus­si que ce « délire spécu­latif » cor­re­spond à notre désir de recon­necter sere­ine­ment avec l’avenir. Un des grands enjeux col­lec­tifs aux­quels nous faisons face est cette inca­pac­ité de se pro­jeter, à pou­voir dire « Dans un an, je vais être là ». Du coup, on spécule beau­coup, et autant on spécule, autant on « nos­tal­gise », on cherche le pont entre le monde d’avant et le monde d’après.

Richard Bégin : On par­le beau­coup aujourd’hui de la récep­tion, de la dif­fu­sion, de la cir­cu­la­tion, mais on pour­rait égale­ment abor­der la ques­tion de la pro­duc­tion. Nous avons déjà eu droit à des thriller « covi­di­ens », dont Safer at Home [Will Wer­nick, États-Unis, 2021] entière­ment tourné sur Zoom[4].

J’ai hâte de voir l’impact de la pandémie sur la façon de racon­ter des his­toires. Par exem­ple, la venue du télé­phone cel­lu­laire en tant que dis­posi­tif de com­mu­ni­ca­tion a changé bien des choses dans les réc­its. Je pense que la dis­tan­ci­a­tion, la peur de plus en plus probante d’être proches les uns des autres va chang­er bien des choses. Il est intéres­sant de s’imaginer de quoi seront faits les réc­its audio­vi­suels de demain. On sait que la Sec­onde Guerre mon­di­ale a trans­for­mé l’histoire des formes filmiques, notam­ment avec le néoréal­isme ital­ien. La pandémie, je crois, aura un impact similaire.

André Habib : Encore une fois, je crois qu’il y a un effet d’accélération. L’un de mes étu­di­ants tra­vaille sur cette mode, antérieure à la COVID-19, du « desk­top film », soit des films qui se situent sur l’interface d’un ordi­na­teur ou bien aux croise­ments de mul­ti­ples inter­faces. Et ça me sem­ble assez évi­dent que l’on va avoir, si ce n’est déjà le cas, une pro­liféra­tion de ce phénomène, qui va pro­duire de nou­veaux types de réc­its. Je suis égale­ment curieux de voir ce qui va se faire au niveau expérimental.


Search­ing (Aneesh Cha­gan­ty, États-Unis, 2018)

Il y a quelque chose qui se joue là, assuré­ment, tout en sachant, entre vous et moi, qu’il y a un Roland Emmerich qui se tourne à Mon­tréal avec des gros effets spé­ci­aux, comme si de rien n’était. C’est ce que Kra­cauer désig­nait sous l’appellation de « non-simul­tanéité des con­tem­po­rains », soit les ten­dances autonomes et hétérogènes qui car­ac­térisent le présent. La pandémie, assuré­ment, accentue ces dissemblances.

Philippe Mar­i­on : Je suis d’accord avec Richard. Les fonc­tions nar­ra­tives sont for­cé­ment mod­i­fiées par ce que l’on vit avec le coro­n­avirus. Je voudrais toute­fois vous pro­pos­er une réflex­ion sur l’idée de spécu­la­tion et où je mets là non pas ma cas­quette académique, mais celle d’un mem­bre de la com­mis­sion de ciné­ma qui sélec­tionne les doc­u­men­taires. On voit défil­er énor­mé­ment de pro­jets doc­u­men­taires qui por­tent sur la ques­tion de la COVID-19. Quand vous prenez ces doc­u­men­taires-là de la pre­mière généra­tion, soit avril-mai de l’année passée, et que l’on voit main­tenant ce qui sort, ces pre­miers pro­jets de doc­u­men­taires sont tout à fait dépassés, obsolètes. Ils posent des ques­tions que l’on ne se pose plus et leur date de péremp­tion en est donc accélérée. Quand on a le nez dans le guidon d’une épidémie, il est dif­fi­cile de s’en sor­tir pour créer des pro­jets qui devi­en­nent à long terme des traces his­toriques, des témoignages.


Hygiène sociale (Denis Côté, Québec, 2021)

Mar­ta Boni : Oui, pour ajouter à ce point, j’aimerais pos­er la ques­tion de qui spécule. On a par­lé de ces col­lec­tifs sor­tis très rapi­de­ment durant la pandémie, mais ceux-ci sont tou­jours pro­duits dans les cer­cles fer­més de l’enseignement et de la recherche. Cette idée d’un priv­ilège, comme le dis­ait Richard, est à pren­dre sérieuse­ment en compte. Et après, on peut ain­si se deman­der qui pro­duit les con­nais­sances ? Par quels moyens insti­tu­tion­nels est-on pro­tégés ? Plus encore, est-ce que les insti­tu­tions met­tent en place des mesures d’encouragement pour que d’autres voix soient un peu plus écoutées ou vis­i­bles ? Toutes ces ques­tions-là rel­a­tives à « qui par­le ? », « qui peut se per­me­t­tre de pro­duire les dis­cours ? » doivent cir­culer. J’ai lu récem­ment un arti­cle[5] qui expo­sait la manière dont les plateaux de tour­nage pour la télé sont quadrillés. Il y a des zones pour telle ou telle activ­ité. Tout le monde se fait tester tout le temps, ce qui cor­re­spond à des mil­lions de dol­lars par jour de dépenses.


Tom Cruise sur le tour­nage de Mis­sion : Impos­si­ble 7
(Christo­pher McQuar­rie, États-Unis, 2022)

Je reviens donc à ma ques­tion : qui peut se per­me­t­tre ça, quel genre de pro­duc­tion peut se per­me­t­tre ça ? Qui con­tin­ue à pro­duire encore du dis­cours ? Et com­ment est-ce que l’on fait pour met­tre en avant d’autres voix ? Est-ce que ça va ren­forcer les iné­gal­ités ? Bien sûr que oui. Mais c’est aus­si l’espace pour que des formes dif­férentes de pris­es de parole ou de pro­duc­tions indépen­dantes se développent.

Pour con­clure sur ce point, je crois que la réflex­ion, la pen­sée cri­tique, l’enseignement en général et ceux du ciné­ma et des médias en par­ti­c­uli­er sont en train de vivre une série de change­ments qui découlent d’une exac­er­ba­tion d’une sit­u­a­tion précé­dant la pandémie. Si cer­tains défis peu­vent nous encour­ager à repenser nos pra­tiques, le moment actuel nous pousse à une plus vaste réflex­ion sur l’ensemble des modes de fonc­tion­nement uni­ver­si­taires et de nos méthodolo­gies d’analyse. Un des prin­ci­paux défis est de con­stru­ire une rela­tion avec les étu­di­antes et les étu­di­ants, de garder leur atten­tion, alors que la mul­ti­pli­ca­tion des heures devant les écrans rend l’offre surabon­dante et con­tribue au développe­ment de formes d’anxiété. Com­ment chang­er nos pra­tiques, non seule­ment pour faire face à une pro­duc­tiv­ité à dis­tance, mais aus­si pour repenser notre façon d’être une com­mu­nauté intel­lectuelle ? Je crois aus­si que les logi­ciels comme Zoom ou Teams, désor­mais dif­fusés au niveau insti­tu­tion­nel, enca­drent ou for­ma­tent une cer­taine manière de penser nos échanges. Si la ques­tion se situe sur le plan de l’éthique et de l’ergonomie (pour cer­tains l’enregistrement des con­ver­sa­tions par le logi­ciel Zoom est une men­ace à la lib­erté académique), le prob­lème est aus­si méthodologique. En fait, la sit­u­a­tion actuelle nous met face à une pro­liféra­tion de con­tenus et l’enseignement à dis­tance nous pousse à trou­ver des alter­na­tives à l’analyse de séquences dans une salle de classe. Les lim­i­ta­tions de bande pas­sante ren­dent aus­si dif­fi­cile la présen­ta­tion d’œuvres. De plus, la ques­tion des droits d’auteur, pour ce qui con­cerne le partage d’extraits dans les class­es virtuelles, est un écueil que cer­taines insti­tu­tions, y com­pris les insti­tu­tions cana­di­ennes, ont du mal à abor­der. Dans les con­di­tions d’enseignement et de pré­car­ité des ressources, les prob­lèmes sont nom­breux et relèvent notam­ment de la perte (un peu para­doxale si l’on pense que les plate­formes numériques devraient faciliter la con­nex­ion et l’ergonomie) de la con­ti­nu­ité entre l’objet et le com­men­taire sur l’objet, le film devenant encore plus « introu­vable », comme le dirait Ray­mond Bel­lour, que dans l’analyse classique.

Jean-Luc Godard, lors d’un entre­tien sur Insta­gram le 7 avril 2020

Richard Bégin : On le dis­ait tout à l’heure, dans l’état actuel des choses, on ne peut que spéculer. Mais chose cer­taine, dans un cas comme dans l’autre, c’est le con­cept même de « nor­mal­ité » qu’il nous fau­dra con­tin­uer de ques­tion­ner. L’exception actuelle, aus­si dra­ma­tique soit-elle, nous oblige, au plus sim­ple, à réfléchir aux torts et aux tra­vers de cette dite nor­mal­ité qui risque rapi­de­ment de repren­dre ses droits, et, au plus com­plexe, à se fig­ur­er une nor­mal­ité nou­velle qui aura fait table rase de ce qui con­sti­tu­ait jusqu’à tout récem­ment nos con­fort­a­bles habi­tudes, nos modes de vie, jusqu’à notre gagne-pain. Le véri­ta­ble défi de grande impor­tance est celui qui nous attend au lende­main de cette éventuelle table rase. Les études médi­a­tiques, en tant que sci­ences humaines, ont encore de beaux jours devant elles. À une époque comme la nôtre où l’individu n’a jamais été aus­si apte à créer, com­mu­ni­quer, s’instruire, con­som­mer, dif­fuser de manière autonome dans le con­fort de son salon, dif­fi­cile de trou­ver pandémie mieux adap­tée à l’ère de son émer­gence. Le média comme objet d’étude ou de créa­tion est peut-être même le champ épistémique le plus sus­cep­ti­ble d’offrir de nou­velles pistes de réflex­ion. La nor­mal­ité post-pandémique risque fort bien d’être médi­ale à tous les niveaux. Quoi de plus phar­ma­co­dy­namique qu’une médi­al­ité assumée, per­for­ma­tive et incor­porée, afin de répon­dre « humaine­ment » à l’anxiété trau­ma­tique des con­tacts biologiques que la pandémie aura créée ? Je pense que les études médi­a­tiques ray­on­neront à tra­vers cette nou­velle hygiène de la nor­mal­ité. C’est une autre ques­tion de savoir cepen­dant si cet éventuel ray­on­nement sera syn­onyme d’une vie académique meilleure.

André Habib : Oui tout à fait. Nous devons repenser l’être-ensemble de ce que nous faisons. Penser les médias con­siste à réfléchir à la manière qu’ils ont de pro­duire des milieux. Ces milieux sont ce qui nous lie. Ils nous per­me­t­tent de nous retrou­ver comme on dit. Or, j’ai l’impression que la sit­u­a­tion actuelle nous per­met de nous con­necter, de nous branch­er, de nous voir et de nous enten­dre (avec l’enseignement à dis­tance, on passe d’ailleurs notre temps à deman­der : « on me voit, on m’entend ? », c’est symp­to­ma­tique), de partager des con­tenus, mais jamais de nous retrou­ver. L’enseignement, on le réalise de plus en plus – mais on avait besoin d’une pandémie pour se le pren­dre en pleine face –, ne con­siste pas à trans­met­tre (au sens médi­a­tique et non virologique du terme) un savoir, mais pré­sup­pose tou­jours un milieu qui per­met, réelle­ment, à cette trans­mis­sion de s’incarner, d’avoir lieu. Le sen­ti­ment que j’ai en ce moment, et en son­dant les étu­di­antes et les étu­di­ants ça se con­firme, c’est que ce mode d’enseignement à dis­tance rend les études très abstraites. Une jeune étu­di­ante, en pre­mière année de maîtrise, a eu la gorge nouée en nous con­fi­ant l’automne dernier qu’elle n’avait, depuis le début de la ses­sion, par­lé à quiconque en per­son­ne. Elle ne sait plus trop bien ce que « être en maîtrise » veut dire (est-ce une ques­tion d’habitude, est-ce que dix ans de ce traite­ment fini­raient par pro­duire une autre impres­sion ?). Je sais que, dans mon cours « Ciné­ma expéri­men­tal », 50% de l’expérience passe par le fait de vision­ner, ensem­ble, en 16mm, des films par­fois dif­fi­ciles, douloureux, désagréables, qui exi­gent de nous de la patience, de l’endurance. Je ne peux pas exiger une telle patience d’une étu­di­ante qui voudrait décou­vrir ces films sur un écran d’ordinateur, avec des noti­fi­ca­tions qui pop aux deux sec­on­des, avec la ten­ta­tive trop naturelle de faire quelque chose de plus utile avec son temps, que de regarder des images qui clig­no­tent ou un zoom de 45 min­utes sur un petit pan de mur. Le défi le plus grand, pour moi, est d’accepter de renon­cer à ça. De même qu’un film n’est jamais qu’un texte, qu’il est indis­so­cia­ble d’un milieu, d’un sup­port, d’un con­texte qui lui donne sa couleur, sa tex­ture et son sens, l’enseignement n’est pas que de la matière qu’il s’agirait de déplac­er, de dévers­er d’un con­tenant à un autre. Le milieu, le sup­port façonne et déter­mine ça. Et cette dis­cus­sion est peut-être un point de départ pour penser le défi que représente cet événe­ment : une sorte de prise de con­science des con­di­tions de pos­si­bil­ité que, jusque-là, nous pre­nions sans doute un peu trop pour acquises.


Crédit : André Habib

Richard Bégin : Pour revenir, en con­clu­sion, sur l’idée de « mort de ciné­ma » évo­quée tout à l’heure par André G., je crois que la pandémie actuelle nous oblige enfin à mieux pos­er la ques­tion : à quel ciné­ma fait-on référence lorsqu’on en évoque « la fin » ? Con­somme-t-on moins de films en sit­u­a­tion de con­fine­ment ? Pas vrai­ment. La fer­me­ture des salles a‑t-elle signé l’arrêt de mort de la créa­tion ciné­matographique élargie ? Absol­u­ment pas. A‑t-on moins envie de se racon­ter des his­toires et de pro­duire des images et des sons ? Que nen­ni. C’est plutôt un sys­tème de pro­duc­tion, de dis­tri­b­u­tion et d’exploitation qui est mis à mal, et ce n’est peut-être pas une si mau­vaise chose que ça. Les règles d’hygiène, par exem­ple, oblig­ent à elles seules tout un sys­tème à se réin­ven­ter et, idéale­ment, à sor­tir d’une redon­dance stricte­ment économique qui men­ace à la fois la créa­tiv­ité et l’inventivité. Je resterais en cela pru­dent avec l’idée d’une hégé­monie numérique liée à la sit­u­a­tion actuelle, voire avec celle d’une « muta­tion ». Il ne serait pas sur­prenant d’assister dans une réal­ité post-pandémique à une résur­gence de l’artisanal, du fait main, à une volon­té de faire avec les moyens du bord, à peu de frais, seul ou en petit groupe. Il ne faut pas oubli­er que le dis­cours sur les « muta­tions tech­nologiques » est fon­da­men­tale­ment biaisé à la fois par les appé­tences de l’industrie et par une technophilie bien mod­erne. En boulever­sant ces désirs et cet attrait, la sit­u­a­tion actuelle nous offre l’opportunité de rejouer les cartes de la créa­tiv­ité audio­vi­suelle en nous oblig­eant à repenser un sys­tème dans une per­spec­tive écologique. Car c’est bien dans la rela­tion de l’individu à ses milieux que le véri­ta­ble change­ment s’opère ici.

Mar­ta Boni : Je dirais pour ma part que la péri­ode est celle d’une télé-vision numérique : la vision à dis­tance depuis notre domi­cile domine les modes de con­som­ma­tion. Cela com­porte la recon­fig­u­ra­tion de la rela­tion entre le film de ciné­ma et l’expérience du ciné­ma en salle. La néces­sité de l’équivalence de ces deux ter­mes est, pour cer­tains, inébran­lable et, pour d’autres, révolue. Dans la vie de tous les jours, l’écran se sub­stitue au con­tact et au déplace­ment, nous entraî­nant dans une expéri­ence quo­ti­di­enne de la visio­con­férence et de la con­sul­ta­tion de con­tenus. L’expérience ciné­matographique con­tin­ue son par­cours de rap­proche­ment vers celle de la télévi­sion en ce qu’elle se déplace dans les foy­ers, à dis­tance : le film devient un con­tenu médi­a­tique. L’expérience de vision­nement en salle demeure toute­fois cru­ciale sur le plan sym­bol­ique, com­mu­nau­taire et économique, comme le mon­traient la remon­tée des entrées en salle précé­dant la COVID-19 ou l’ouverture de nou­velles salles d’essai, impor­tante sur le plan ter­ri­to­r­i­al de la préser­va­tion et de la val­ori­sa­tion d’une pro­gram­ma­tion locale.

Déjà, avant la pandémie, le ciné­ma et les médias se trou­vaient de plus en plus indis­so­cia­ble­ment liés, mais une résilience des salles en mon­trait les spé­ci­ficités uniques. Aujourd’hui, une péri­ode qui voit les abon­nements à Net­flix et à Dis­ney+ aug­menter mas­sive­ment, cette recon­fig­u­ra­tion s’accentue et pour­suit avec une recherche de l’expérience en salle comme plaisir nos­tal­gique (le « retour de l’odeur du pop­corn » dans l’infolettre de Cine­plex lors de l’annonce en juil­let 2020 de la réou­ver­ture des salles au Québec) ou comme néces­sité éthique de préserv­er le « Cinéma ».


Pub­lic­ité pour Cineplex

Citons en guise d’exemple une péti­tion parue en Ital­ie[6] au mois de mai 2020 qui souligne la néces­sité, con­tre le « con­fort » de Net­flix et autres ser­vices en stream­ing, de sauver le Ciné­ma, celui dans une salle obscure dans laque­lle des incon­nus se réu­nis­sent en silence afin de vivre une émo­tion col­lec­tive. Et même, il s’agit là du seul et vrai Ciné­ma, qui dif­fère rad­i­cale­ment de l’acte de regarder un film à la mai­son, avec des amis, sur un écran rel­a­tive­ment grand. Les salles de ciné­ma sont les tem­ples d’un rit­uel cul­turel indis­pens­able qui risquent aujourd’hui de vivre un coup duquel elles ne se remet­tront jamais plus… Et pour­tant, comme le dis­ait André H., les plate­formes numériques peu­vent venir en aide au ciné­ma. La télévi­sion se présente comme « avenir du ciné­ma » lorsque les pro­duc­tions ciné­matographiques de Net­flix arrivent à don­ner un nou­veau souf­fle à l’industrie, comme les cas de cer­tains films le prou­vent – non sans con­tro­ver­s­es – dans l’espace pub­lic (Roma [Alfon­so Cuaron, Mex­ique et États-Unis, 2018] ; Jusqu’au déclin [Patrice Lal­ib­erté, Québec, 2020]).


Jusqu’au déclin (Patrice Lal­ib­erté, Québec, 2020)

Les plate­formes peu­vent ten­ter de répar­er les iné­gal­ités en ter­mes de vis­i­bil­ité, notam­ment dans le cadre de la val­ori­sa­tion de ciné­matogra­phies locales, comme c’est le cas avec l’initiative du Regroupe­ment des dis­trib­u­teurs indépen­dants de films du Québec (aimetoncinema.ca).Cer­tains dis­posi­tifs de préser­va­tion comme le « Vir­tu­al Cin­e­ma » de Pro­jec­tr encour­a­gent le finance­ment des salles, tout en fonc­tion­nant comme une plate­forme VOD où les util­isa­teurs peu­vent avoir un accès payant à des films indépen­dants. Tout cela met en évi­dence l’écart que la péri­ode de la pandémie accentue entre pro­duc­tions hégé­moniques glob­ales et instances locales ou indépendantes.

André Gau­dreault : À mon avis, la salle obscure, même si dimin­uée, restera, parce que la salle obscure est une sacrée résiliente ! Tout comme le ciné­ma lui-même d’ailleurs. Et, comme toute résilience engage de l’optimisme, il nous faut avoir con­fi­ance dans l’avenir post-trau­ma­tique, dans la manière que va être géré le « post-crash » (selon l’expression de Lucas et Spiel­berg lorsqu’ils évo­quaient, déjà en 2013, la crise des block­busters et de la dis­tri­b­u­tion en salle[7]). La résilience, c’est la con­séquence pos­i­tive de cette stim­u­la­tion qu’est tou­jours une crise affron­tée à bras-le-corps, une crise dont on tente de pren­dre la mesure, tout en accep­tant que l’« on » n’en sor­ti­ra pas indemne. La pandémie, nous l’avons tous et toutes souligné à notre façon, a tout sim­ple­ment servi d’accélérateur de par­tic­ules… Elle a rad­i­cal­isé et exac­er­bé les car­ac­téris­tiques du soi-dis­ant sep­tième des arts dans son corps-à-corps avec la dig­i­tal­i­sa­tion général­isée de nos univers.


Pro­jec­tion extérieure organ­isée par le Fes­ti­val Regard à l’été 2020

 


[1] Cette « table ronde virtuelle » s’est élaborée en deux temps. Une pre­mière série de ques­tions a été respec­tive­ment envoyée à chaque mem­bre lors de l’automne 2020. Les répons­es obtenues ont per­mis d’établir de nou­velles pistes à explor­er dans le cadre d’une réu­nion sur Zoom. Cette dernière a eu lieu le 4 mars 2021. Le présent texte est la syn­thèse de l’ensemble des idées pro­posées au fil de ces échanges.

[2] NDLR La pro­jec­tion « Bey­routh plusieurs fois » a eu lieu à Mon­tréal le 20 août 2020. Inti­t­ulée « À l’ombre des astres », la sec­onde édi­tion s’est déroulée le 11 sep­tem­bre de la même année, égale­ment à Mon­tréal. Ces deux événe­ments ont été organ­isés en parte­nar­i­at avec la revue numérique Hors champ [Pour plus d’informations, con­sul­ter https://zoom-out.ca/view/beyrouth-plusieurs-fois?fbclid=IwAR0ZbQgtiBoBUwmlde6Wh38iJS1keKoxraHNhqG8K0JjIc4WLtBQFroNVDs et https://zoom-out.ca/view/a‑lombre-des-astres?fbclid=IwAR11B9TdoZd28LT1A4k1ERbzmZVkR55zTHJNjBx9Xza0eWPuX8S57RceD‑M].

[3] Voir http://www.giornatedelcinemamuto.it/

[4] Voir TAPIA, Nan­cy, « Safer at Home : Will Wer­nick Talks About Film­ing In Midst of Pan­dem­ic [Exclu­sive Inter­view, LRM Online, le 26 févri­er 2021 [En ligne : https://lrmonline.com/news/safer-at-home/ Con­sulté le 17 mai 2021].

[5] Voir RICE, Lynette, « Lights, Cam­era, Antibac­te­r­i­al Wipes », Enter­tain­ment Week­ly, Mars 2021, n° 1606/1607, p. 74–77.

[6] Cette péti­tion est disponible sur le site d’Anteo spazioCin­e­ma. Voir : https://www.spaziocinema.info/cinema/rassegne/firma-la-petizione-non-chiudiamo-cinema-e-teatri

[7] Voir BOND, Paul, « Steven Spiel­berg Pre­dicts ‘Implo­sion’ of Film Indus­try », The Hol­ly­wood Reporter, le 12 juin 2013 [En ligne : https://www.hollywoodreporter.com/news/general-news/steven-spielberg-predicts-implosion-film-567604/ Con­sulté le 17 mai 2021].